Trail du Glazig – Plourhan (22)

Publié: 21 février 2017 dans 2017, Trails
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Je suis perdu au milieu d’un vacarme sans nom. Le bruit du vent qui siffle et qui vient fouetter la pluie incessante sur mon visage ainsi que celui des baskets qui martèlent les flaques et la boue avec autant d’intensité que la mer envoie ses vagues se fracasser contre la roche en contre bas. Cette cacophonie m’insupporte. Aujourd’hui, je ne me suis jamais réveillé, au même titre que le soleil ne s’est jamais levé. Je reste englué dans un mauvais rêve qui n’en finit pas et que la grisaille rend encore plus morose qu’un dimanche soir de novembre.

dsc08346Sur la ligne de départ du Trail du Glazig, je ne pensais à rien. J’étais totalement détaché de l’instant présent, comme si les 54 km qui s’annoncent allaient être enjambés rapidement, facilement. Je n’étais en aucun cas prêt à livrer bataille ; c’est pourtant un combat de tous les instants qui m’attendait. Contre le terrain gorgé d’eau et de boue ainsi que le vent qui ne cesse de souffler d’une part et contre mes ressources mentales d’autre part. Quelque chose clochait : je l’ai senti dès le réveil et l’apparition de ces courbatures inexplicables derrières mes cuisses. Je n’ai pourtant pas couru depuis deux semaines à cause d’une petite blessure… Étrange. Mes jambes étaient déjà raidies par le froid, cela n’arrange rien. J’ai essayé de retrouver de la légèreté en partant vite mais dès les premiers mètres les flaques rendirent la tâche difficile et annoncèrent la couleur du reste de la journée. Beaucoup glissaient, trébuchaient, se tordaient les chevilles et chutaient.

31 kilomètres et 2 heures 48 minutes plus tard, je suis gelé. Tout mon corps lutte contre le froid. Le temps s’est envolé au milieu de cette tempête où tout parait irréel.  Jusque là tout allait pourtant bien. Enfin… A peu près. Les courbatures se sont transformées en crampes au niveau de mes cuisses dès le 17ème kilomètre. Malgré des jambes dures comme du béton je suis parvenu à tenir la cadence infernale imposée par chaque concurrent. Le niveau est très relevé ; j’ai beau avoir passé les 10km en 45 min et les 20km en 1h39, je ne cesse de me faire doubler. Je suis plutôt rapide pourtant, mais je ne parviens pas à développer ma foulée comme je le voudrais ni à résister aux rafales de vent qui me malmènent depuis que le parcours longe la mer. Elle se déchaîne d’ailleurs ; les conditions sont exécrables. Je laisse beaucoup d’énergie dans cette lutte : énergie que mon corps n’utilise pas pour réguler sa température. Je ne lève même pas la tête pour voir autre chose que mes pieds tant je suis poussé dans mes retranchements. Les côtes s’enchaînent de plus en plus et je me vois obligé de marcher si je veux tenir jusqu’à la ligne d’arrivée. Cependant, en marchant, je perds toute chance de me réchauffer… On me double, encore et encore.

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Lorsque je m’efforce à courir, ce n’est que sur quelques mètres. Je me bats avec mon corps pour qu’il réponde à mes demandes. Mais lorsque mes jambes se plient tant bien que mal aux ordres de mon cerveau, ce sont mes bras qui ne suivent pas le rythme. La portion commune avec la course de 18km organisée de le même jour anéantie tous mes espoirs de relance. Pendant de longs kilomètres je me retrouve en file indienne, au milieu des participants du 18km qui sont là uniquement pour le plaisir et qui ne cherchent pas à faire un temps. Je commence tout d’abord par réunir mes forces pour doubler dès que je le peux dans ces chemins escarpés. En jetant un rapide coup d’œil devant moi pour ne bousculer personne, ce que je vois m’arrête net. Devant moi, en contre-bas, puis tout au long d’une plage et encore après sur le chemin qui remonte la crique, c’est une ligne continue de sac à dos et de kway multicolores. Ce petit aperçu de ce qui m’attend sur les prochains kilomètres me ruine le moral.

DCIM100GOPROC’est là que tout chavire dans mon esprit. Après avoir lutté depuis le 17ème kilomètre, je me retrouve face à quelque chose auquel je ne peux rien, et que, dans tous les cas, je n’ai pas la force de vaincre. J’arrive à peine à bouger, je ne sais même pas comment je fais pour réussir à mettre un pied devant l’autre. J’ai tellement froid… Je claque des dents de façon incontrôlable. Mon corps et mon esprit se dissocient. L’indécision me gagne. Je n’arrive pas à savoir quelle est la solution. Quand bien même je parviens à m’accrocher à mes dernières forces le parcours me ramène à la réalité ; je me vois presque incapable de monter les escaliers qui nous mènent sur les hauteurs de Binic. Il est sans doute plus sage d’arrêter mais, quatre marches plus bas, je n’admets plus l’idée de jeter l’éponge. La traversée d’une buse passant sous une route, avec de l’eau jusqu’en haut des cuisses sur plus de 80 mètres est un coup de couteau de plus. Je suis pétrifié. Mes jambes se dérobent sous mon poids sans que je ne puisse faire autre chose que de respirer à plein poumons. Je vacille, les mains sur les genoux. C’est la première fois que je suis confronté à une telle situation. Par le passé, lorsque le doute s’installait, j’ai toujours su le chasser. Plus ou moins rapidement, mais pour de bon. Sauf sur le trail de Guerlédan… A vrai dire non, j’ai été contraint d’arrêter car j’étais blessé dès les premiers kilomètres. Sinon, dans tous les cas, j’ai toujours été incapable de m’en remettre à m’arrêter. Cette facilité irrévocable et dévalorisante que je bannis systématiquement de mon esprit en trouvant au fond de moi quelque chose à quoi m’accrocher, une base solide pour m’aider à me relever. Une course doit se terminer en franchissant une ligne d’arrivée, pas autrement. C’est une fatalité. C’est indéniable.

boueLe littoral et les plages ont laissé place à la boue de la forêt. Je n’ai plus assez de forces pour ne pas glisser : sans appui, impossible de courir depuis déjà 2km. Je suis au kilomètre 41. Tout mon corps tremble comme une feuille, impossible de le contrôler. Comme si cela ne suffisait pas, mon adducteur droit me lâche. Pourquoi ? Comment ? Je n’en sais absolument rien, je suis ailleurs, sans doute en début d’hypothermie. Mais le fait est qu’il m’est impossible de lever la jambe droite de plus de 5 centimètres. Désormais, il est même difficile de marcher. Je suis quasiment à l’arrêt. Je traîne ma jambe dans la boue pour avancer. Je tremble de plus en plus, je ne parviens pas à me détendre et, comme pris de panique, j’ai du mal à respirer. Il a fallu attendre qu’un coureur me double pour que je retrouve mes esprits et revienne à la réalité. Pour la première fois durant une course, je réfléchis posément au pour et au contre de m’arrêter plutôt que d’essayer éperdument de chasser cette idée de mon esprit. Objectivement, le bilan n’est pas glorieux. J’ai un adducteur qui est parti en congé sans solde, m’empêchant ainsi presque tout mouvement, et un organisme qui ne régule plus sa température. Si je ne peux plus courir, je perds tout moyen de me réchauffer. Et à cette vitesse là, les 13km qu’il me reste à parcourir vont être interminables. Il est donc démontré par A+B que je dois me convaincre de m’arrêter. Ma décision est prise. C’est fini.

A cet instant précis, je suis tout ce que je déteste ; un lâche qui a choisi la facilité, de mourir plutôt que de se battre. De quel droit ai-je choisis de ne pas continuer ? De bafouer les 8 semaines d’entraînement ainsi que les 42 km parcourus ? Pourquoi m’accorderais-je le droit de m’arrêter alors que d’autres continuent d’avancer ? J’ai le sentiment de ne pas être aller au bout de mes capacités, de ne pas avoir voulu souffrir pour parvenir à ce que je voulais. Alors que je sais pertinemment que rien n’arrive sans sacrifice… Je l’ai toujours su, cela fait partie de moi. Durant n’importe quelle autre course dont j’ai pris le départ, j’aurais donné n’importe quoi pour franchir la ligne d’arrivée… Mais ma décision est prise, je sais maintenant que je ne reviendrai pas dessus après avoir senti le temps s’arrêter, et tout ce qui m’entoure basculer dans une atmosphère inconnue. Je ressens un mélange entre rage, déception, désarrois, tristesse et trahison. J’ai envie de crier et de me jeter de la voiture qui m’amène à l’arrivée que je ne franchirai jamais pour faire machine arrière et me donner les moyens d’y parvenir. Sur une de mes épaules un ange, sur l’autre, un démon. C’est un bazar incommensurable dans mon esprit. Je suis attaqué de toutes parts par des sentiments aussi paradoxaux les uns que les autres. Tiraillé par la soif d’en découdre mais persuadé que je n’en suis pas capable, pas maintenant. Je me sens honteux en descendant de la voiture du bénévole, j’ai l’impression que tout le monde me juge en me regardant. J’ai honte d’avoir choisi cette échappatoire. Réveillez-moi… Ce n’est pas possible. Je n’ai pas pu m’infligé ça…

De la chaleur, enfin. Celle de la salle des fêtes de Plourhan où a lieu le repas d’après course. C’est fou ce que c’est bon de sentir chaque partie de son corps gagner progressivement quelques degrés… Et de retrouver des pensées lucides ! Oui, j’ai choisi de m’arrêter, et il n’y a aucune honte à cela. Malgré toute la frustration de ne pas avoir franchi la ligne, je sais que cette décision était la bonne. Il n’y avait pas d’autre issue. Ou à quel prix ? Pff, cela n’aurait eu aucun sens de continuer. Même sur le carrelage de la salle des fêtes, je n’arrive pas à mettre un pied devant l’autre à cause de mon adducteur. Ma blessure se serait aggravée et un dégoût pour le trail serait même sûrement naît en moi. Jamais je n’aurais cru pouvoir dire ça un jour, mais je crois que je ressens une petite once de fierté à avoir accepté la situation et réussi à me mettre face à l’évidence. Je suis content de m’être extirpé de ce piège abscons qui me laissait croire que j’étais « trop investi pour abonner ». Punaise, je crois que je vieillis. Sagesse, quand tu nous tiens…

  • Date : 5 février 2017
  • Distance : 54 km / D+ : 1700 m
  • Temps : –
  • Classement général : –
  • Classement spécifique : –
  • Site de la course : http://www.trail-glazig.com/
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